L’Egyptienne Moushira Khattab à la tête de l’Unesco ? Un non-sens

Publié le 13.07.2017, 19h20 | 2618 vues | 0 Commentaires

L’Egyptienne Moushira Khattab à la tête de l’Unesco ? Un non-sens

 

Paris abrite le siège de l’Unesco, mais ne semble pas s’émouvoir de ce que sa future directrice générale puisse venir d’Egypte, pays où l’on sabre chaque jour un peu plus les droits de l’homme. Pourvu que le sabre vienne de France. Le pays d’Abdel Fattah al-Sissi compte en effet parmi les cinq plus gros acheteurs d’armes de l’Hexagone, qui n’a aucune intention de le contrarier, et devrait donc laisser la candidate Moushira Khattab mener sa campagne sans encombre.

 

Réduction du domaine de la lutte

 

Le 29 mai dernier, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi paraphait une nouvelle loi criminalisant de facto le travail de nombreuses ONGs sur place. Impossible pour elles, désormais, de remplir des missions caritatives, de se faire entendre dans les médias ou de remettre en question l’action du gouvernement. Vidées de leur substance, les ONGs en sont réduites à protester de ne plus pouvoir le faire. « Cette loi est un immense pas en arrière pour la liberté d’association en Egypte », déplore Joe Stork, directeur-adjoint pour la région Moyen-Orient chez Human Rights Watch. « Les autorités égyptiennes ont verrouillé les derniers espaces destinés aux ONGs, condamnant la communauté des droits de l’homme à la clandestinité. »

 

Ce tournant répressif n’est pas nouveau. Il a été amorcé dans la foulée de la destitution de Mohamed Morsi, en juillet 2013, un temps remplacé par le président en intérim Adli Mensour, avant qu’al-Sissi n’accède au pouvoir en mai 2014 dans des circonstances suspectes, avec plus de 96 % des suffrages exprimés. Al-Sissi, très vite, met un soin tout particulier à détricoter les rares droits dont la société civile égyptienne peut se prévaloir, legs d’un Printemps arabe déjà loin.

 

Depuis octobre 2014, date de la signature par al-Sissi d’un décret élargissant la compétence de la justice militaire, les tribunaux militaires tournent à plein régime, jugeant des civils dans des proportions industrielles : 7 400 en moins de trois ans, pour 60 condamnations à mort. Mais la justice civile n’est pas en reste. Dans le même temps, d’après des organisations de défense des droits de l’homme, quelque 40 000 militants politiques ont été placés en détention.

 

Des activistes qui n’ont, de fait, plus vraiment d’activité : en Egypte, manifester sans autorisation est désormais considéré comme un crime, un tweet malheureux peut conduire en prison. Au Caire, sur la place Tahrir, épicentre du soulèvement de 2011, les seules personnes à battre encore le pavé sont des sympathisants du régime, brandissant des pancartes félicitant la police pour son rôle durant le Printemps égyptien.

 

La mort de Giulio Regeni, étudiant italien dont la dépouille a été retrouvée dans un fossé de la banlieue du Caire début 2016, montre assez bien à quel sort sont promis les opposants dans l’Egypte d’al-Sissi. Proche des milieux révolutionnaires (il effectuait des recherches sur les syndicats ouvriers indépendants), le jeune homme a été torturé des jours durant : son corps compte d’innombrables coupures de rasoir et brûlures de cigarette, la plante de ses pieds aurait été perforée au pic à glace, les os de ses bras, de ses jambes, de ses doigts et de ses orteils sont tous brisés.

 

Si les autorités égyptiennes continuent de nier leur implication, une enquête de l’agence Reuters publiée en avril 2016 est édifiante : basée sur des témoignages de membres de la police et des services de renseignement, elle révèle que Giulio Regeni a bien été interpellé par des policiers en civil le soir du 25 janvier, puis conduit manu militari au commissariat dans un minibus blanc.  

 

Moushira Khattab à la tête de l’Unesco, une candidature qui dérange

 

L’affaire Regeni va brutalement dessiller la communauté internationale sur la situation des droits de l’homme en Egypte. Aux quatres coins du monde, hommages et pétitions fleurissent. Le Parlement européen adopte, à une écrasante majorité, une résolution condamnant la torture et l’assassinat Regeni et les violations des droits de l’homme dont se rend coupable le gouvernement du maréchal al-Sissi.

 

Un peu plus d’un an après, que reste-t-il de cette indignation générale ? Peu de choses. En visite au Caire le 5 juin dernier, l’éphémère ministre des Armée Sylvie Goulard n’a pas eu un mot de reproche. Même silence assourdissant du côté du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, venu trois jours plus tard rencontrer lui aussi al-Sissi. Le Drian a rappelé qu’il s'était déjà déplacé huit fois au Caire durant les trois années précédentes, en qualité de ministre de la Défense de François Hollande. Il s’est félicité de la vente, pour plus de 6 milliards d’euros, de 24 avions Rafale à l’Egypte. Mais, sur les droits de l’homme chancelants, rien.

 

Rien non plus sur la candidature de Moushira Khattab à la direction générale de l’Unesco. Ancienne ministre de la Famille et de la Population d’Hosni Moubarak, de 2009 à 2011, Moushira Khattab aura, si elle est élue, à “encourager la liberté d’expression”, à “protéger le patrimoine et favoriser la créativité”, ou encore à “promouvoir le vivre ensemble”. Plutôt ironique, sachant que son pays est classé 161 sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse, que plus de 120 sites d’information y ont été fermés par les autorités depuis le 24 mai, que les opposants politiques y sont systématiquement emprisonnés, voire torturés et tués.

 

L’Egypte n’a pas non plus à s’enorgueillir de la façon dont elle traite ses artistes. Les exemples d’écrivains incarcérés sont légion. Tout récemment, l’un d’entre eux a écopé de deux ans de prison pour avoir publié un texte jugé obscène dans une revue littéraire, texte qui avait pourtant été validé par le comité de censure. Les pressions exercées sur les centres d’art ou les maisons d’édition se multiplient.

 

Faut-il que le CV de Moushira Khattab soit particulièrement crédible, pour faire oublier tous les obstacles qui gênent la candidature de l’Egypte à la tête de l’Unesco ? Même pas. Elle n’a aucune expérience notable dans le monde de la culture. Si elle était élue malgré tout, c’est l’ensemble de l’institution onusienne qui en serait entachée. L'ONU n'en serait toutefois pas à son premier contre-emploi. Début mai, l'élection de l'Arabie saoudite, pays où la charia est appliquée, en tant que membre de la Commission de la Condition de la femme des Nations unies, révélait déjà toute la maladresse (l'humour de mauvais goût ?) dont peut parfois faire preuve l'organisation internationale.  

 
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