Indigènes de la République: le cas de Sophia Aram

Publié le 04.06.2015, 19h14 par La Rédaction | 1870 vues | 0 Commentaires

Indigènes de la République: le cas de Sophia Aram Sophia Aram, dans le magazine "Les inrockuptibles"

Sophia Aram, dans le magazine

Louisa Youfsi - Que faire de ces Sophia-Aram qui acceptent les armes républicaines de l’ennemi pour tirer sur les nôtres ? Tenter de comprendre leurs trajectoires et les en excuser ? Et puis quoi encore !

« Tout homme noir qui soutient activement le système perd le droit d’être considéré comme faisant partie du monde noir : il a vendu son âme pour trente deniers avant de découvrir qu’il est exclu par cette société blanche qu’il voulait rejoindre. Ce sont des laquais blancs sans couleur qui vivent à l’écart dans un monde triste. Ceux-là sont des extensions de l’ennemi dans nos rangs ».

Steve Biko, Conscience noire

Rappel des faits :

Le 4 mai 2015, dans son billet « Chkoune Charlie », Sophia Aram prend l’accent de nos parents.(1) Vous savez, ce fameux accent dont les Blancs version SOS Racisme sont particulièrement friands. Celui que la génération « beur », instrumentalisée par le PS dans les années 1980, leur a servi sur un plateau pour moquer ses pères fraîchement débarqués. Dans la lignée « beurisante » des Jamel Debouze et Gad Elmaleh, Sophia Aram poursuit son intégration sur le dos des « immigrés de la première génération ». La formule est rodée : elle esquisse une caricature volontairement dégradante de la génération postcoloniale précédente – celle qui tient à sa langue et à sa culture, « ne comprend rien à la laïcité » et « est incapable d’accepter le droit au blasphème », – pour valoriser la sienne, celle des « musulmans intégrés » capables de s’exprimer « correctement » et « sait vivre dans un pays laïc ». Elle met ainsi en scène le regard « essentialisant » qu’elle prétend confondre, et finit par le valider en le circonscrivant aux « premiers arrivants ». En balisant la coupure générationnelle organisée par la République blanche pour éloigner « les beurs intégrables » de la culture de leurs parents, Sophia Aram exhibe un rire de connivence avec tous ces « gentils messieurs blancs » qui lui ouvrent le micro et l’applaudissent à tout rompre. (2)

Nos parents, révoltés par les caricatures du prophète, conscients du matraquage idéologique charliesque qui les insulte et méfiants vis-à-vis des « valeurs républicaines » dont ils ont l’amère expérience, sont ainsi sacrifiés par leur propre fille sur l’autel de son intégrationnisme. Et la voilà qui reprend sa voix whitewhashée et son ironie dédaigneuse pour jouer les Françaises émancipées « de tradition musulmane » qui n’en démord pas. Pères et mères jetés par-dessus bord, la fille indigne poursuit sa traversée républicaine, le regard altier.

Qu’allons-nous faire des Sophia-Aram ?

Qu’allons-nous faire des traîtres, nous, indigènes décoloniaux, qui veillons à parler des intégrationnistes comme de frères et soeurs piégés dans un conflit d’intérêts imposé par le pouvoir blanc ? Que faire des Harlem Désir, Rachida Dati, Malek Boutih, Najat Vallaud-Belkacem, Lydia Guirous ? Eux qui n’hésitent plus à enfiler l’uniforme républicain pour tirer sur les nôtres, faudrait-il leur pardonner ? Sans hésiter, nous répondons : Non.

Si nous analysions comme des sociologues les mécanismes de domination structurelle et idéologique qui ont poussé Sophia Aram à bloquer sur twitter tous les prénoms à connotation arabe (3) , nous dirions après l’avoir « excusée », que nous la « comprenons ». Hélas pour elle, nous faisons de la politique.

Quand nous tâchons d’élaborer une production intellectuelle sur le système racial blanc qui structure notre société, ce n’est pas pour jouer « les bêtes de foire racisées » qui sauraient exprimer avec de belles formules leur lot de misères dans les salons parisiens, ni pour voir notre nom dans les revues universitaires accolés auprès des chercheurs blancs qui trouvent du dernier chic de parler de « la race » en neutralisant son tranchant politique. On ne cherche pas à saisir et à démasquer la part de l’hégémonie blanche au cœur de la logique intégrationniste pour simplement « la comprendre » et prouver aux Blancs épatés que les Noirs et les Arabes peuvent produire, eux aussi, de la pensée. C’est pour aiguiser au mieux nos armes et détecter les endroits stratégiques où les planter que nous disséquons dans ses moindres détails le monstre colonial qui nous écrase.

L’ordre racial blanc n’est pas un objet d’étude mais un plan de bataille sans cesse renouvelé.

S’il oppose toujours le pôle blanc au pôle indigène, son visage se défigure, à la faveur de nos résistances et se recompose, au gré des contre-offensives blanches qui s’agrippent à leurs privilèges.

La neutralité théorique est le confort de celui qui domine. Elle se transforme en impuissance politique dès lors qu’elle passe dans le camp du dominé. En tant qu’indigènes, nous ne pouvons nous asseoir aux loges de la lutte raciale et, du haut de nos balcons, entrer en empathie avec nos adversaires politiques. Nous ne nous contentons pas de commenter la politique, nous faisons la politique. C’est pourquoi nous avons des sœurs et des frères, des alliés et des ennemis.

Sophia Aram est une intégrationniste. Pour avoir précisé le sens de ce mot dans de nombreux textes (4), il est inutile ici de rappeler la nécessité d’évacuer tout propos moralisateur. Mais elle a ceci de spécifique qu’elle n’est pas seulement un individu. Elle est une figure médiatique qui incarne un aspect du pouvoir blanc. Sophia Aram est donc institutionnalisée. Comme nous ne dirigeons pas notre lutte contre des individus mais contre un pôle blanc, c’est en tant qu’agent de la République blanche que nous avons le devoir de la combattre. Il est tout à fait probable que Sophia Aram soit une chic fille. Il se pourrait même qu’elle soit particulièrement gentille, généreuse, drôle, intelligente… peu importe. Si le racisme n’est pas un problème moral, la trahison politique ne l’est pas non plus. Politiser la trahison, c’est dire qu’on ne peut pas trahir sans la complicité du pouvoir blanc qui la rend possible. Un intégrationniste lambda n’a pas le pouvoir d’être un traître. Il n’a pas les moyens structurels pour nuire aux siens. Il ne dirige aucun ministère, ne peut faire voter aucune loi, ne bénéficie d’aucune tribune dans les médias. Il est celui qui reste à sa place. Pour obéir ou pour résister, peut-être, mais « à sa place », là où la République l’a historiquement assigné.

Le traître politique, lui, n’est jamais seulement qu’un individu. Quand il est incarné par une personne, il cesse automatiquement d’être la simple expression d’un « libre-arbitre républicain ». Il n’est pas non plus simplement « un symbole » dont l’intérêt se limite à représenter un modèle réussi d’intégration. Faire croire que les indigènes qui rejoignent le pôle blanc sont des individus libres de tout déterminisme racial fait partie du piège. L’objectif du pouvoir blanc : flatter « le courage » des traîtres en faisant croire que s’ils sont parvenus à atteindre les hautes sphères blanches, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes. Les indigènes qui les accusent de haute trahison n’exprimeraient alors qu’un ressentiment ou une jalousie à l’égard de leur prétendue émancipation. Cette division organisée au sein des indigènes poursuit toujours le même but : rendre inopérante la lecture raciale de la société afin de nier la réalité de la lutte des races sociales.

L’individualisme est le flambeau des transfuges de race. « Leurs origines » sont vécues comme une prison dont il faut briser les barreaux. « Ne me réduisez pas à mes origines ! » s’écrient-ils avec l’air effronté d’un adolescent en crise. Convaincus du pouvoir performatif de leur parole, ils pensent qu’il leur suffit de se déclarer « être universel » pour l’être réellement. En vérité, s’ils vivent comme une offense le fait d’être « ramenés » à leurs origines, c’est que celles-ci sonnent douloureusement à leurs oreilles. D’une certaine manière, ils n’ont pas tort. En France, il y a des origines respectables qui « enrichissent », et d’autres suspectes qui « essentialisent ».

En se réjouissant publiquement de l’article islamophobe que Marianne a commis contre Beur FM et son émission quotidienne les « Z’informés », l’un des rares espaces médiatiques indigènes (5), Sophia Aram a sectionné le fil à coudre qui la reliait encore à sa communauté d’origine, attirant contre elle les foudres indigènes. Quand elle profite de sa notoriété pour nuire à un média qui bénéficie du respect d’une grande partie de la population issue de l’immigration postcoloniale, elle crache du haut de son pouvoir blanc sur une communauté discriminée à tous les niveaux de la société et à laquelle ses propres parents appartiennent. Que les nôtres veuillent symboliquement lui « couper le nif » est parfaitement justifié.

Traitez-nous en adultes. C’est encore le meilleur moyen de nous respecter », assène Sophia Aram en guise de conclusion de son billet contre Todd. Tiens, mais à qui appartient ce « nous » ? Les musulmans et immigrés non-essentialisés ? On n’en saura pas plus. Se vautrer dans la blanchitude et réclamer d’être « respectée » comme indigène, le procédé était habile. Mais vain ! La dignité ne se négocie pas.

Source: Indigènes république

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