Crise du Golfe : le piège de l’Arabie saoudite se referme sur elle-même

Publié le 06.09.2017, 16h27 | 91 vues | 0 Commentaires

Crise du Golfe : le piège de l’Arabie saoudite se referme sur elle-même

Depuis son début le 5 juin 2017, le bras de fer entre l’Arabie saoudite et le Qatar paraissait engagé pour de mauvais prétextes. L’annonce de la rupture des relations diplomatiques entre Riyad et Doha intervenait en effet en plein ramadan, période plus propice à la paix qu’au conflit. Qu’à cela ne tienne, la coalition composée de l’Arabie saoudite, de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de Bahreïn n’a pourtant pas hésité à lancer un embargo sans précédent sur le voisin qatari. L’ensemble des mesures prises à son encontre (expulsion des citoyens et diplomates résidents, fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes, censure des médias liés à l’Émirat, etc.) plaçait alors la région en situation de crise. Première victime de cet embargo soudain : Al Jazeera, la chaîne basée à Doha, mais possédant des rédactions dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

Avec 25 millions de téléspectateurs quotidiens et une indépendance éditoriale qui donne la parole aux groupes d’opposition, la rivale d’Al Arabiya, à la solde de la famille Saoud, était clairement dans le viseur de l’Arabie saoudite. Cette dernière a d’ailleurs exigé sa fermeture dans la liste des 13 demandes formulées au Qatar pour sortir de la crise. Le regard alternatif porté par le média qatari sur l’actualité arabe, notamment sur les conflits en Afghanistan, en Irak et plus récemment au Yémen, sans oublier sa couverture polémique des Printemps arabes, a fortement irrité les autres pays du Golfe, qui préfèrent régler leurs affaires en famille. Dans une tribune publiée par Le Monde le 16 juin, Cheikh Abdallah Ben Zayed, ministre des Affaires étrangères des EAU, dénonçait précisément la liberté de ton d’Al Jazeera, qui entend refléter la pensée de la rue. À travers son média, l’Arabie saoudite et ses alliés ont sans doute voulu condamner l’indépendance diplomatique du Qatar, jugé vraisemblablement trop proche de Moscou et surtout de Téhéran.

Des prétextes qui tombent à l’eau

Entre décembre 2016 et février 2017, le Qatar a pris des intérêts dans deux entreprises majeures de production de gaz et de pétrole en Russie. L’Émirat partage également le plus grand gisement de gaz naturel au monde (North Dome Field) avec l’Iran, faisant de l’axe Doha-Téhéran-Moscou un acteur incontournable du marché gazier avec 50 % des réserves planétaires. La réduction des liens diplomatiques et commerciaux avec l’Iran constituait donc une des principales exigences des signataires du boycott vis-à-vis du Qatar. Pourtant, cette condition ne serait autre qu’un simple prétexte puisque le Koweït et Oman entretiendraient des relations beaucoup plus suivies avec l’ennemi iranien, comme le reconnaissait Anwar Gargash, ministre des Affaires étrangères des EAU. Selon Agnès Levallois, spécialiste du Moyen-Orient, l’embargo sur le Qatar irait donc «bien au-delà» de sa relation avec l’Iran. Il traduirait la volonté de l’Arabie saoudite de le «remettre à [s] a place» et de le contraindre à «arrêter de jouer un rôle indépendant et autonome».

Car l’autre principale raison avancée par les quatre pays à l’origine du boycott ‒ le soutien par le Qatar à des organisations terroristes comme les Frères musulmans ‒ ne se révèle d’ailleurs pas plus légitime. Lors de sa médiatique visite dans la région en mai dernier, Donald Trump a certes appelé la communauté internationale à isoler l’Iran afin de sanctionner son soutien présumé au terrorisme islamiste, en profitant pour viser directement le Qatar. Mais après avoir signé quelques mirobolants contrats avec les Saoudiens, le président américain a finalement conclu le 11 juillet un accord de partenariat avec Doha pour mieux lutter contre le financement du terrorisme. Encore un prétexte qui tombait à l’eau pour Riyad.

Contrairement à ce qu’auraient pu souhaiter ses ennemis, le Qatar a pris soin de garder ses distances avec l’Iran. En se passant de la protection de Téhéran, Doha a évité de donner raison a posteriori à l’Arabie saoudite, qui aurait ainsi pu justifier son coup de force. Mais le pouvoir qatari n’a cédé ni d’un côté ni de l’autre, fidèle à sa ligne de conduite indépendante. Hormis la livraison de quelques denrées alimentaires, Doha n’a accepté aucune autre forme d’aide en provenance d’Iran. C’est plutôt la Turquie qui s’est chargée de défendre l’Émirat, via son président en personne. Considérant les intérêts militaires turcs au Qatar, Recep Erdogan a déclaré que les demandes de l’Arabie saoudite et de ses alliés allaient «trop loin» et qu’elles constituaient «une attaque contre les droits souverains d [u] pays». En passant pour la victime d’un blocus aux raisons illégitimes, «le Qatar a gagné la guerre de la communication», aurait confié un proche des EAU au journaliste et auteur Georges Malbrunot. Charge maintenant à Riyad de se sortir de son propre piège.

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